Enquêteur privé de soir, il s’attaque aux meurtres et disparitions irrésolus du Québec


Anne-Sophie Poiré
Le travail acharné d’enquêteurs privés a mené à la découverte, dans les derniers jours, des restes et des véhicules de deux hommes portés disparus depuis plusieurs années au Québec. Plongeurs, maîtres-chiens, recherche terrain: tous les moyens sont mis à contribution pour aider les familles de ceux dont on a perdu la trace. Mais qui sont ces citoyens-détectives qui tentent de résoudre des cas irrésolus que même les services de police ont parfois abandonnés?
• À lire aussi: Disparations et meurtres irrésolus: on vous résume 3 des cas les plus marquants du Québec
«Je travaille de jour comme superviseur dans le domaine du véhicule récréatif, mais aussitôt qu’il arrive 16h30, je me transforme en enquêteur privé et je me replonge dans les dossiers irrésolus. Et je ne suis pas du genre à lâcher le morceau», raconte le président fondateur de Meurtres et Disparitions Irrésolus du Québec (MDIQ), Stéphane Luce.

L’organisme fondé en 2017 est le seul du genre dans la province.
«On opère un service public d’enquêtes qui est uniquement composé de bénévoles. On fournit des rapports détaillés aux policiers dans le but de boucler les cas de disparitions et de meurtres irrésolus», résume M. Luce.
Tous les jours, il travaille d’arrache-pied pour dénicher ne serait-ce qu’un petit indice qui pourrait mener au dénouement d’un dossier qui piétine.

Les 17 enquêteurs de l’équipe de MDIQ détiennent un permis d’agent d’investigation du Bureau de la sécurité privée (BSP). Ils sont tous formés pour collecter des renseignements, rechercher des preuves et interroger des témoins.
«Je fais ça jusqu’à minuit la semaine, en plus de tous les week-ends», souligne Stéphane Luce.
Et cet acharnement semble porter ses fruits.
«On a réussi à élucider la disparition de Patricia Ferguson, dont le présumé meurtrier, Serge Audette, a été accusé d’homicide involontaire en 2023, soit 27 ans après les faits», illustre le détective bénévole.
Motivé par la frustration
Mais comment en arrive-t-on à devenir aussi passionné par les meurtres et disparations non élucidés?
«J’ai été motivé par la frustration», lance-t-il.
En 1981, la mère de Stéphane Luce a été assassinée pendant son sommeil à Longueuil. Son agresseur l’aurait frappée plus de 70 fois avec un manche à balai commercial, avant de l’abandonner dans son sang dans lequel elle est restée pendant plus de 12 heures. Elle a succombé à ses blessures quelques jours plus tard à l’hôpital.
Le coupable n’a jamais été arrêté.

«J’ai été administrateur de l’Association des familles de personnes assassinées ou disparues (AFPAD) pendant huit ans, jusqu’en 2014. J’ai rencontré pas moins de 300 familles qui vivaient les mêmes frustrations: quand on appelle dans un poste de police pour avoir de l’information sur l’enquête, ça peut prendre un an avant d’avoir des nouvelles», déplore M. Luce.
«Moi, je voulais faire avancer les dossiers et aider les familles qui, comme moi, sont dans le néant. J’ai créé l’organisme en 2017 et ça roule», affirme-t-il.
Comment ça marche?
C’est à la demande des familles que MDIQ se saisit d’une enquête.
«On cherche des disparus, des morts volontaires, des coupables de meurtre. On travaille pour les familles. On essaie de comprendre comment l’incident s’est produit et à partir du moment où on trouve de l’information, on la transmet à la police», détaille M. Luce.
Sur le terrain, l’équipe peut compter sur le flair d’une escouade canine composée de cinq chiens entrainés presque tous les jours par une bénévole experte en recherche de cadavres.

Et le nez de ces Malinois s’avère un puissant outil pour les investigations en régions sauvages. Un seul maître-chien peut fouiller en deux heures une zone de 25 hectares qui nécessiterait autrement le travail de quelque 250 personnes.
«Le chien peut renifler jusqu’à 1,5 km de l’endroit où se trouve un corps. Ils sont aussi capables de faire la distinction entre un cadavre humain en décomposition et celui d’un animal», précise l’enquêteur privé.
L’organisme travaille également avec une dizaine de plongeurs répartis un peu partout dans la province. Ils sont déployés lorsque l’inspection des cours d’eau semble impérative à la recherche d’indices ou d’un corps.


MDIQ se finance par des dons publics et privés, entre les enveloppes discrétionnaires d’élus, les levées de fonds et les commandites.
«On fait beaucoup avec un budget annuel inférieur à 25 000$. Imaginez si on avait plus d’argent! Mon but est d’atteindre au moins 250 000$ par année. On pourrait aider plus de gens, avoir des employés temps plein et améliorer notre équipement», fait valoir Stéphane Luce.
Deux hommes retrouvés
Dans les derniers jours, les restes de deux hommes qui manquaient à l’appel depuis plusieurs années au Québec ont été repêchés par deux plongeurs du groupe Exploring With a Mission.
• À lire aussi: Ossements retrouvés dans l’eau à Deux-Montagnes: qui sont les plongeurs youtubeurs ayant fait la macabre découverte?
• À lire aussi: Ils promettent de revenir au Québec après avoir élucidé deux disparitions: découvrez qui sont les hommes derrière «Exploring with a Mission»
Le duo derrière l’organisme spécialisé dans la détection de véhicules sous l'eau à l'aide d'un sonar, Dan Pritchard et Bill McIntosh, était de passage pour enquêter sur une dizaine de disparitions non résolues.
Ils ont collaboré avec l’équipe de MDIQ, qui suivait ces dossiers de très près.

Le 10 juillet, la Jeep Grand Cherokee d’Yvon Guévin a été retrouvée au fond de la rivière Saint-François, près de Pierreville, au Centre-du-Québec. Un corps inerte se trouvait à l’intérieur du véhicule. L’homme de 75 ans était porté disparu depuis le 6 juillet 2014.
Dix jours plus tard, une seconde Jeep Cherokee a été repêchée à Deux-Montagnes, dans la rivière des Mille Îles, cette fois, avec des ossements à son bord.
Le véhicule appartenait à Robert St-Louis, 42 ans. Le père de cinq enfants était porté disparu depuis le 14 juin 1988.
«Ce genre d’événements, c’est bon pour notre organisme. Juste dans les derniers jours, j’ai reçu une trentaine de demandes de bénévoles qui veulent nous aider dans les recherches de personnes disparues», reconnait Stéphane Luce.