Musique

Serge Gainsbourg

Serge Gainsbourg

Biographie

De Gainsbourg à Gainsbarre, le beau Serge a traversé la chanson française de la fin des années 50 à celle des années 80 en l’embarquant sur les chemins du jazz, de la pop, du reggae et même du funk. Un parcours éclectique à savourer tout au long d’une discographie qui l’est tout aussi.. Dès la première chanson de son tout premier album Du chant à la une !, Serge Gainsbourg impose son style unique : son Poinçonneur des Lilas est même entré depuis dans le patrimoine de la chanson française. Du chant à la une ! ne trouve pourtant pas son public à sa sortie fin 1958. Le disque a beau être alors encensé par un certain Boris Vian et être récompensé par l'Académie Charles-Cros, ce style singulier déroute ; comme le physique pas vraiment playboy de son auteur… Mais ce premier Gainsbourg, enregistré avec Alain Goraguer, offre une plume pleine d’humour et de cynisme qui slalome sur une délicieuse musique aux accents jazz. Dans un esprit très germanopratin, ce premier essai discographique a surtout le mérite de proposer une voix qui ne ressemble alors à aucune autre… Epaulé à nouveau par Goraguer et son orchestre, Serge Gainsbourg enfonce un peu plus le doigt sur ses singularités stylistiques. Il y a d’abord cet humour décalé à déguster dès la pochette de ce deuxième album qui parait en juillet 1959 sur laquelle notre homme est attablé, clope au bec, avec devant lui, posé sur une table, un bouquet de roses rouges et un revolver. L’amour ? La mort. Les deux ? Sur des rythmes bigarrés où le jazz côtoie le chacha et le mambo, le chanteur déroule sa prose où le jeu de mots se fait de plus en plus présent. Il n’oublie pas de rappeler qu’il est lettré en mettant en musique La Nuit d'octobre d'Alfred de Musset. A l’arrivée, on est joliment troublé par ce vrai-faux crooner qui s’amuse à charmer le cerveau et l’ouïe de façon totalement originale. L’Etonnant Serge Gainsbourg. Le titre de ce troisième album qui parait en 1961 a beau être un brin présomptueux, force est de reconnaître que ce chanteur alors âgé de 33 ans est assez étonnant. Surtout, Serge Gainsbourg ne ressemble à aucun de ses confrères… On ne change pas une équipe qui gagne et le disque est à nouveau conçu avec Alain Goraguer. Gainsbourg est toujours autant attaché à la littérature et à la poésie. Il cite Prévert (La Chanson de Prévert) et chante Victor Hugo (Chanson de Maglia), Félix Arvers (Le Sonnet d’Arvers) et Gérard de Nerval (Le rock de Nerval et son extrait de l'opéra-comique Piquillo). Quant aux arrangements de Goraguer, ils sont toujours aussi délicieux et font de ces chansons des petits bijoux dans l’esprit germanopratin de ce début des années 60… Si on apprendra par la suite que Serge Gainsbourg aime les panachages stylistiques, son quatrième album qui parait en 1962 offre les prémices de son éclectisme assumé pour ne pas dire revendiqué. Et même si le jazz – sa grande passion – est ici toujours bien présent (Black trombone), ce N°4 renferme des instants lorgnant vers la musique classique (Les Goémons ) mais aussi les rythmes sud-américains (Ce grand méchant vous) et même le twist (Requiem pour un twister). La langue du Beau Serge, dans un esprit à la Vian, fait de nouvelles merveilles, entre poésie pure, cynisme et humour décalé. Un bel arc-en-ciel qui laisse présager un avenir bigarré… Dès les premières notes de son cinquième album, Gainsbourg veut clairement faire passer le message qu’il ne compte pas s’éterniser stylistiquement à Saint-Germain-des-Prés. Avec Gainsbourg Confidentiel qui parait en 1963, il opte pour l’épure totale. Un habillage presqu’à nu pour mieux mettre en exergue sa prose qui s’éloigne elle aussi tout doucement de l’héritage de Boris Vian, principale source d’inspiration de ses débuts. Seules la contrebasse élégante de Michel Gaudry et la fabuleuse guitare féline d’Elek Bacsik épaulent un Gainsbourg (comme son titre l’indique) des plus confidentiel et de plus en plus adepte des jeux de mots et des allitérations. Confidentiel, c’est aussi l’accueil qui sera fait à ce disque qui semble dérouter le public, guère habitué à tant d’originalité… La rupture, enfin ! Avec son sixième album qui sort en octobre 1964, Serge Gainsbourg a définitivement dit adieu au Saint-Germain-des-Prés de ses débuts et à l’esprit de Boris Vian qui nourrissait copieusement son art et ce malgré sa grande originalité. Comme son titre le laisse entrevoir, cet exotique Gainsbourg Percussions regorge de percussions. Des percussions africaines non seulement centrales mais contre lesquelles il adosse sa langue si singulière et originale, souvent même délirante. Et c’est la fusion de ces univers de prime abord antagonistes qui fait ici de vraies étincelles comme sur Couleur Café… A l’origine de cette sorte de révélation, l’album Drums Of Passion enregistré en 1959 par le grand percussionniste nigérian Babatunde Olatunji et dont Gainsbourg revisite ici trois chansons : Kiyakiya devient Joanna, Akiwowo se transforme en New York USA et Gin-go-lo-ba est rebaptisé Marabout. On peut ajouter à ces emprunts (pillages?) non crédités, la chanson Umqokozo de Miriam Makeba qui devient ici Pauvre Lola. La direction musicale de cet opus on ne peut plus avant-gardiste est à nouveau signée Alain Goraguer. Parmi les musiciens conviés aux sessions, on note la présence de Michel Portal au saxophone et Eddy Louiss à l’orgue…B.B. Des initiales on ne peut plus explicites. Celles d’une certaine Brigitte Bardot avec laquelle Serge Gainsbourg vivra une courte mais intense histoire d’amour. Une Bardot qu’on peut d’ailleurs entendre sur Bonnie & Clyde, l’un des sommets de ce huitième album studio enregistré entre Paris et Londres et qui parait en juin 1968. Des sommets, il n’y a que ça sur cet opus dont les arrangements et la direction musicale sont signés Arthur Greenslade, David Whitaker et Michel Colombier. Toujours aussi adepte des patchworks stylistiques, Gainsbourg convoque ici de la pop, du rock et du jazz sans oublier de faire quelques emplettes sur le marché du classique (la chanson Initials B.B., inspirée de la Symphonie du nouveau monde de Dvořák). Sur cette toile bariolée, le chanteur qui se fait de plus en plus dandy projette ses bons mots, ses allitérations et ses onomatopées. Et de Comic strip à Ford Mustang en passant par Bloody Jack (chantés tous les trois par la soul sister britannique Madeline Bell), on déambule dans les ruelles d’un univers épatant, ludique et qui influencera de nombreux musiciens… Après Bardot, place à Birkin ! Avec l’’intense et torride Je t'aime… moi non plus qui ouvre ce dixième album paru – ça ne s’invente pas – en 69, Serge Gainsbourg offre à la face du monde son histoire d’amour naissante avec Jane Birkin rencontrée un an plus tôt sur le tournage du film de Pierre Grimblat, Slogan. Le disque porte d’ailleurs le nom de sa nouvelle muse car il devait être composé à l’origine de chansons écrites pour elle. Il décide finalement d’ajouter d’autres titres destinés à d’autres interprètes ou mis de côté comme Elisa ou Les Sucettes chantées trois ans auparavant par France Gall. Le résultat est un enregistrement magique tout au long duquel les voix des deux tourtereaux s’enlacent et se délassent, seuls ou séparément, sur des chansons devenues quasi-légendaires (69 Année érotique, Jane B, Élisa, L'Anamour, Orang-Outan, Sous le soleil exactement, Manon…). Des chansons habillées de violons langoureux ici, de basses vrombissantes là et de guitares psychédéliques un peu plus loin. Bref, un classique. L’album qui fascine bien au-delà des frontières de la Gaule. Les années passent et Melody Nelson ne cesse donc d’imposer ses formes. Celles de ses mots. Celles de ses mélodies aussi. Cet album-concept, Serge Gainsbourg ne l’a pas enfanté seul mais avec Jean-Claude Vannier qui en a signé les arrangements. Comme il est aussi étroitement lié à la personnalité de sa femme d’alors, Jane Birkin, dont l’androgynie a inspiré ce personnage de Melody Nelson dont le disque narre les pérégrinations. Avec cet opus qui parait en mars 1971, le chant de Gainsbourg devient le parler de Gainsbourg. Une narration qui s’abandonne dans l’orchestration du disque, ses cordes somptueuses et ses chœurs oniriques. Une sorte de long rêve éveillé qui se déroule sur la toile tendue d’un patchwork musical assez novateur pour l’époque. Guère évident de faire suite à cette fascinante Melody Nelson… Surtout après avoir fait une crise cardiaque. Ça n’est évidemment pas ce genre de péripétie qui ébranlera l’inspiration de Serge Gainsbourg qui signe avec Vu de l’extérieur un album essentiel de sa discographie. Rien que pour le renversant Je suis venu te dire que je m’en vais qui ouvre le bal, ce dixième opus est un nouveau sommet d’écriture et de raffinement musical. Sur des arrangements signés Alan Hawkshaw et Alan Parker – assez différents de la partition de Jean-Claude Vannier pour Melody Nelson – le beau Serge jongle brillamment avec les mots, avec l’amour, le sexe, la mort et une certaine fascination scatologique (Panpan Cucul, Titicaca, Pamela Popo, Des vents, des pets, des poums…). Sans oublier sa dose nécessaire d’humour qui débute dès la pochette du disque sur laquelle la petite photo centrale de l’intéressé est entourée d’une dizaine de clichés de singes ! Comme souvent chez Gainsbourg, le texte et les jeux de mots sautant souvent en premier à la gueule, on en oublierait presque la musique, vraiment essentielle sur Vu de l’extérieur. Une partition classieuse mêlant astucieusement jazz, rhythm’n’blues, soul, blues et rock et dans laquelle Gainsbourg incruste ses bons mots… Après le cul, les nazis ! Pas à une provocation près, Gainsbourg frappe fort dès les premières notes de son treizième album studio en entonnant une chanson baptisée Nazi Rock. Mieux : celui qui porta l’étoile jaune pendant la guerre fait de l’Allemagne nazie le sujet central de l’album Rock Around The Bunker qui parait en janvier 1975 ! Et les titres – avec ou sans jeux de mots – sont on ne peut plus explicites : Tata teutonne, Eva, Zig-zig avec toi, Est-ce est-ce si bon, Yellow Star, Rock Around The Bunker et SS In Uruguay, le sujet est pris à bras le corps. Par le biais de la dérision et son utilisation subtile de la langue française et de nombreuses allitérations, Gainsbarre agrippe par le colbac une thématique qu’on imaginait intouchable sur des rythmes rock’n’roll, boogie et rhythm’n’blues. L’entreprise était plus qu’osée, les dents grinceront comme jamais mais le résultat final s’avèrera d’une grande originalité… Puisque les albums-concepts lui plaisent et lui réussissent plutôt bien, Serge Gainsbourg remet le couvert avec L’Homme à tête de chou qui parait en novembre 1976. Un disque dont il a emprunté le titre est celui d'une sculpture de Claude Lalanne. Une fois de plus, l’esprit à tiroirs du bonhomme fait des merveilles sur des chansons aussi variées que L'Homme à tête de chou, Marilou Reggae, Marilou sous la neige et Variations sur Marilou. La plume de Gainsbarre s’amuse, tantôt grivoise, tantôt poétique au possible. Le déclamé plutôt que le chanté est souvent de mise comme sur le troublant Chez Max coiffeur pour hommes ou sur Flash Forward et Lunatic Asylum… Côté Etonnamment, cet Homme à tête de chou, aujourd’hui considéré comme un des musts de la discographie du chanteur, reçut un accueil mitigé à sa sortie, rencontrant même un succès plutôt modeste… Les oreilles toujours grande ouverte sur les sons ambiants, Serge Gainsbourg tombe amoureux de la musique jamaïcaine à la fin des années 70 comme les Clash, Police et quelques autres. Il s’envole même à Kingston pour croiser le fer avec les plus grands musiciens locaux parmi lesquels les mythiques Sly Dunbar et Robbie Shakespeare. Son aura comme sa popularité pique alors un peu du nez et cette belle résurrection reggae, originale et singulière, va rapidement toucher le grand public avec deux albums studio ovni, cet Aux armes et caetera de mars 1979, suivi, deux ans plus tard, de Mauvaises nouvelles des étoiles. Non seulement le reggae qui est joué ici est de tout premier ordre mais Gainsbarre a surtout réussi à conjuguer la langue de Molière dans cet idiome qu’on imaginait exclusivement réservé aux musiciens jamaïcains ou anglo-saxons, lovant son chant langoureux et torride dans les rythmiques 100% made in Kingston comme le prouve le tubesque Lola Rastaquouère mais surtout cette fameuse version osée de La Marseillaise qui fit grand bruit à sa sortie… Revigoré par le succès d’Aux armes et caetera, Serge Gainsbourg surfe à nouveau sur la vague reggae avec Mauvaises nouvelles des étoiles, son deuxième opus made in Kingston qui parait en novembre 1981. Avec les plus grands musiciens jamaïcains parmi lesquels les mythiques Sly Dunbar à la batterie et Robbie Shakespeare à la basse, il concocte une bande son enfumée tout à fait crédible, même s’il n’y a logiquement ici plus l’effet de surprise d’Aux armes et caetera. Mais comme sur ce dernier, non seulement le reggae qui est joué est de tout premier ordre mais Gainsbarre réussit surtout à conjuguer la langue française dans cet idiome qu’on imaginait exclusivement réservé aux musiciens jamaïcains ou anglo-saxons, lovant son chant langoureux dans les rythmiques 100% reggae. Avec Love On The Beat, son seizième album qui parait en octobre 1984, Serge Gainsbourg en a fini avec ses obsessions reggae et se tourne ouvertement vers une sorte de funk rock dans l’ère du temps. Exit Sly & Robbie et place au musicien américain Billy Rush qui produit et pilote la plupart des instruments. Comme toujours chez Gainsbarre, sexe et ambiguïté ont la part belle entre les râle de sa compagne d’alors, Bambou, sur la chanson-titre Love On The Beat et le duo osé avec sa toute jeune fille Charlotte sur Lemon Incest dont la musique est inspirée de l'Etude n°3 en mi majeur op. 10 de Chopin ; déjà, sur la superbe photo signé William Klein de la pochette, il joue les travestis… Même si physiquement, Gainsbourg se débat alors avec de gros problèmes d’alcoolisme, Love On The Beat rencontrera un immense succès en France, notamment chez les plus jeunes qui découvrent alors ce chanteur aux ongles en deuil et aux cheveux gras alors âgé de 56 ans et dont leur parlent parfois leurs parents… La discographie de Serge Gainsbourg se termine avec ce You're Under Arrest qui parait en novembre 1987. A l’aube d’entrer dans sa sixième décennie, le chanteur inscrit ce dix-septième et dernier album studio dans les traces de son prédécesseur, Love On The Beat. Sur des sonorités de funk 80’s et de jazz rock, il déroule ses textes sexuellement très explicites. Il est une fois de plus question de relations entre un homme mûr et une jeune fille qui ne l’est pas vraiment. Le tout emballé dans les habituels jeux de mots dont le chanteur a le secret. Etonnamment, l’opus se termine par une reprise de Mon légionnaire popularisée par Edith Piaf… Trois ans plus tard, le 2 mars 1991, Gainsbarre se barre pour de bon, terrassé à 62 ans par sa cinquième crise cardiaque… © MZ/Qobuz