Les migrants frustrés par une application remplie de bogues pour demander l'asile
La patience des migrants est mise à rude épreuve quand ils tentent d’avoir un rendez-vous


Nora T. Lamontagne
CIUDAD JUAREZ | L’application américaine censée faciliter les demandes d’asile des migrants à partir du Mexique depuis janvier 2023 entraîne plutôt désespoir, frustrations et impuissance.
Les rares demandeurs d’asile qui réussissent à obtenir l’un des 740 rendez-vous quotidiens sur l’appli CBP One ont l’impression d’avoir gagné le gros lot, étant donné les milliers de personnes qui tentent d’en obtenir un en même temps.
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«Quand on a eu notre date, j’ai crié, je me suis agenouillée, j’ai pleuré d’émotion. J’ai pensé: “Enfin! Tous ces efforts commencent à porter fruit”», raconte, visiblement soulagée, Janny Graterol, 24 ans, qui a quitté le Venezuela avec son conjoint et leurs deux enfants de 6 et 8 ans il y a deux ans.

Après avoir traversé la dangereuse jungle du Darien, vendu des suçons à la tonne pour financer leur voyage, été détroussés, avoir traversé le fleuve à la frontière mexico-américaine à bord d’un matelas gonflable et été expulsés au Mexique, ils entrevoyaient le début d’une nouvelle vie.
Car obtenir un rendez-vous via l’application du gouvernement est pratiquement devenue la seule façon de demander l’asile aux États-Unis depuis janvier dernier. Ceux qui traversent sans l’utiliser sont lourdement pénalisés.
Coincés à la frontière
Résultat: des milliers de personnes poireautent dans les villes frontalières du Mexique, certains depuis des mois, en attendant de passer aux États-Unis ou même au Canada.

Fin avril, le gouverneur de l’État du Chihuahua avançait le chiffre de 35 000 migrants basés à Ciudad Juarez, la ville jumelle d’El Paso, au Texas, soit le secteur le plus achalandé de la frontière.
América, une Vénézuélienne de 54 ans, était du nombre.
«Ça fait quatre mois que je suis ici et je n’ai toujours pas de rendez-vous. Alors qu’il y en a qui sont arrivés il y a une semaine qui l’ont déjà», explique-t-elle amèrement, les yeux rivés sur son cellulaire à l’heure où les rendez-vous sont rendus disponibles.

Comme ses compagnons sous une tente de fortune, elle actualisait obsessivement la page de l’application dans l’espoir improbable de voir apparaître une date.
«Il n’y a pas de truc, juste la volonté de Dieu et nos pouces», commente Juan Carlos Manzanales, du Nicaragua.
Faux espoirs
Soudainement, quelqu’un parvient à sélectionner un rendez-vous. Le jeune homme doit se dépêcher à prendre un égoportrait de lui pour compléter le processus. «Allez, allez, allez!», s’exclame sa voisine vénézuélienne, Francisca.
Mais l’espoir est de courte durée. La prise de photo n’a pas fonctionné, le rendez-vous a disparu.
Plusieurs médias ont documenté des bogues dans l’application, notamment pour la reconnaissance faciale des migrants à la peau foncée, ou l’octroi des rendez-vous à des familles complètes.
Ces problèmes ne sont pas sans rappeler le fiasco à l’implantation d’ArriveCAN, destiné aux voyageurs à notre propre frontière.
Sans compter que, pour faire une demande via CBP One, il faut absolument posséder un cellulaire et disposer de données.
«Je passe mon temps à cliquer et je dépense 100 pesos (7,50$ CA) par jour pour avoir internet sur mon cellulaire. Ça fait beaucoup d’argent», soupire Francisca, sous une couverture qui la protège du violent soleil, à quelques mètres de la frontière.
Mieux que rien
Malgré leurs frustrations, plusieurs estiment que l’attente en vaut la chandelle vu l’incertitude du destin de ceux qui se font intercepter par la patrouille frontalière.
«Une trentaine de personnes ont quitté le refuge depuis deux semaines en prévision de la fin du Title 42. Tous les autres attendent d’avoir un rendez-vous sur l’application. Au moins, on a un lit, un toit, de la nourriture... Si on vivait dans la rue, ça serait autre chose», confie la Mexicaine Reina Garcia Sanchez, qui aide le pasteur de l’auberge El Buen Samaritano, à Ciudad Juarez, dans l’attente du rendez-vous convoité.

Le gouvernement américain a récemment annoncé des modifications à l'application CBP One qui entreront en vigueur ce mercredi, dont une priorité aux migrants qui attendent depuis le plus longtemps, la possibilité d'obtenir un rendez-vous pendant toute la journée, et environ 300 places supplémentaires par jour.
Avec la collaboration d'Itzel Aguilera
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